L'agonie du système éducatif
ou l’apogée de l'anesthésie cognitive
Rendons grâces à ce cher Charlemagne, qui, entre deux conquêtes sanglantes, s'avisa de jeter les premières pierres de ce qui deviendra plus tard, le fief de la bureaucratie occidentale ! Quel chef-d'œuvre de candeur impériale que d'imaginer civiliser ses braves gens en leur faisant psalmodier du latin dans des cathédrales glacées. Nous avons hérité de ce rêve d'unification par les lettres et les mots, cette soif de former des administrateurs dociles, bâtissant sur ses ruines l’école, ce grand temple censé transformer des esprits simples en lumières. Après tout, l’éducation est un droit fondamental et les premiers mots du Coran furent "اقرأ" (Lis). Seulement, dans notre hâte égalitaire, nous avons commis un magnifique contresens biologique : nous avons décrété que l'égalité des droits impliquait l’uniformité des cerveaux. On a voulu standardiser la pensée comme on assemble des carrosses, ignorant superbement les caprices de la neurodiversité.
Vous me direz sûrement qu’Il est une coutume aussi vieille que l’écriture elle-même qui consiste à blâmer la bêtise des jeunes gens. Jadis, sur les tablettes d’argile de Sumer, d'anciens scribes s'alarmaient déjà de la paresse de leurs successeurs ; Platon lui-même, sous la plume de Socrate, redoutait que l'invention des caractères écrits ne vînt détruire la mémoire des hommes pour n’y installer qu’une apparence de sagesse. Il faut croire qu’il avait bien raison et que la quête de facilité est dans notre nature, la carotte de notre bâton. Gardons-nous, quand même, du piège du déclinisme et de cette nostalgie qui postule un “âge d'or” de la pensée. L’école n’a pas connu d'éden perdu ; elle a simplement connu une époque où la rareté de la connaissance la rendait désirable, tandis que l’abondance actuelle l’a rendue invisible et méprisable.
Le véritable péril de notre siècle n’est pas une baisse soudaine de la vertu, mais une rencontre inédite entre notre câblage biologique primitif et un accélérateur technologique d'une puissance inouïe. Notre cerveau, façonné par des millénaires de veillées et de mythes au coin du feu, n'a cure des faits froids et de la rigueur aride de ces dernières décennies. Il a soif d’histoires, de mythes et de fables. Cette infirmité évolutionnaire, que les sciences cognitives nomment le biais narratif ; arme des politiciens, des équipes marketing, et de la Halqa de Jamaa El-Fna ; est le talon d'Achille par lequel s'engouffrent les nouveaux oracles de notre temps qui jouent le renard en nous prenant pour des corbeaux.
Le cerveau humain, biologiquement désarmé face à une machine qui maîtrise la grammaire de la persuasion mais ignore celle de la réalité, capitule de bonne grâce. Les grands modèles de langage n’articulent pas le réel ; ils calculent des probabilités de mots pour fabriquer la mélodie sémantique la plus séduisante possible. Quel dommage que Copernic ou Ibn al-Shâtir n'aient pas disposé de cette merveilleuse invention à leurs époques et qu’Hypatie soit né avant l'avènement de la Femme ! L’algorithme, entraîné sur le consensus dévot de l'époque, leur aurait démontré, avec une harmonie syntaxique irréprochable, que la Terre demeurait immobile. Les LLMs sont conservateurs par nature : ils fardent l'opinion commune des oripeaux de la logique pour institutionnaliser la pensée probable et commune.
Jadis, les flammes d’Alexandrie privèrent l’humanité de sa mémoire ; aujourd’hui, nos serveurs débordent de données, mais noient graduellement notre lucidité. Nous avons accompli le chef-d’œuvre d’inhiber notre propre discernement, devenant incapables de démêler la froide vérité de la chimère parfumée. Admirable paradoxe : à force d'avoir le monde au bout des doigts, nous finirons par n'avoir plus rien dans la tête.
Derrière les notes extraordinaires affichées par nos bacheliers, et le nombre surélevé d’ingénieurs et de doctorants, il convient d'admirer la sagesse de nos gouvernants. L’État n’abaisse pas les barèmes de ses examens et ne facilite pas le bac par bêtise statistique ou par inadvertance administrative. Il le fait par un choix cynique digne d’un LLM, avec une logique pragmatique de gestion des flux. Le niveau d’éducation d’un pays se mesure, après tout, au nombre de ces diplômés et non à ces inventeurs ou prix Nobel. Distribuer des diplômes dévalués est le prix à payer pour masquer le chômage de masse des jeunes générations et s’offrir, à bon compte, une paix sociale jusqu'aux prochaines élections. L’école n'est pas en agonie par accident ; sa dégradation est l'abonnement que nous réglons chaque année pour acheter notre stabilité politique à long terme et des moutons à court terme. La question est de savoir si on aurait eu besoin de payer un gouvernement si tout le monde avait une tête bien faite et moins cupide ?
À ce pharisianisme d'État répond le triomphe du capitalisme d'enseignement. Que reste-t-il de l'idéal de Condorcet lorsque l'école devient une entreprise de services soumise à des impératifs de rentabilité financière ? Nous faisons face à une clientèle d’un genre nouveau, persuadée que la cherté des frais de scolarité est le gage absolu de la valeur de l’instruction, une idée qui nous vient de l’Ouest, comme toutes les bonnes idées, qui profite à certains pour renflouer certaines caisses au nom des soft powers. Ce qui est amusant, c’est qu’il n’y a même pas de garantie. Avec un diamant, il y a un reçu, avec un enfant, on aura essayé, s’il ne réussit pas c’est qu’il n’est pas fait pour ça, ce n’est pas sa vocation. C’est comme les interventions médicales à prix exorbitants où on ne peut pas exiger un remboursement si ça ne fonctionne pas.
Dans ces établissements où le savoir est devenu une commodité de luxe, l'étudiant n'est plus un esprit à forger, mais un consommateur à ménager. On lui vend l'illusion d'une ascension sociale sans effort, un emballage doré de compétences superficielles où le diplôme s'achète au prorata de la fortune de ses parents. Or, l’histoire nous apprend que l'esprit ne s'éveille que lorsqu'il rencontre une résistance. En éliminant toute friction, en brossant l'élève-roi dans le sens de sa propre paresse, on l'empêche de former sa raison. L'école ne libère plus : elle prépare le patient pour l’anesthésiste.
Le véritable problème de notre siècle est bien plus profond qu'une simple crise des méthodes ou de compétences des maîtres, qu’on pense booster aux LLMs. L'école est devenue obsolète, non pas parce qu'elle enseigne mal, mais parce que le savoir académique lui-même a perdu sa valeur d'échange. Jadis, le temple scolaire détenait le monopole de la transmission ; l'instituteur et le professeur, respectés, étaient les gardiens exclusifs de la clé des mystères.
Aujourd'hui, ce monopole a volé en éclats sous les coups de boutoir des systèmes d'apprentissage autonomes, décentralisés et réticulaires. La connaissance brute est partout, disponible, gratuite, immédiate. On va même jusqu’à automatiser la recherche scientifique par des intelligences artificielles. La cathédrale de livres est, elle, contournée par des autoroutes numériques qui se jouent des frontières de la classe. Et les élèves le pressentent avec une intuition redoutable : le cours magistral est devenu anachronisme. Lorsque le savoir est ainsi démonétisé par sa propre surabondance, l'institution ne sait plus que vendre de la garde d'enfants, même la discipline la dépasse, devenant une coquille vide qui s’agite pour masquer sa propre inutilité fonctionnelle.
Dans son laboratoire du Collège de France, Dehaene rappelle que l’engagement actif et l’attention sont les filtres d’or de l’apprentissage. Sans eux, aucune information ne pénètre la mémoire à long terme. Or, nos enfants ont trouvé un maître plus puissant que l'école, un hypnotiseur permanent : l'algorithme des réseaux sociaux. Conçu avec une précision diabolique pour exploiter la vulnérabilité de notre système dopaminergique, cet outil sature l'attention par un flux ininterrompu de récompenses immédiates. Il en résulte une fatigue cognitive chronique, une incapacité biologique à maintenir une concentration profonde sur un sujet qui exige plus de soixante secondes d'effort. L'inattention, l'agitation et les troubles du comportement qui en découlent ne sont pas des crises de discipline passagère, mais les réponses physiques d'un cerveau saturé, piraté par des technologies conçues pour l’anesthésier.
Les parents aiment à justifier ces comportement par des termes en vogue tels que HPI ou TDAH, portées par ces chers algorithmes et diagnostiquées par de simples checklists ou test en ligne. Ils ne consultent ni les éducateurs ni les experts, mais les conteurs de bonne fortune d'Instagram, Tiktok ou Reddit, ces thérapeutes improvisés qui exploitent nos biais de confirmation avec une bienveillance tarifée. On troque volontiers la patience de l'instruction ou de l’expert contre la frénésie de la distraction gratuite et immédiate. On cherche des formules magiques pour s'épanouir sans avoir à réfléchir, s'enfonçant un peu plus dans une ignorance omnisciente.
Il y a dix ans, lorsque je me consacrais au soutien scolaire ; ces élèves qui bizarrement réussissent quand on comprends leurs logiques ; l’élève en difficulté possédait encore cette vertu surannée : la volonté de lutter. Il raturait sa feuille, se trompait, mais cherchait. Un effort fastidieux récompensé par une capacité à raisonner et à se battre pour ses idées.
Aujourd'hui, le déclin est fulgurant. À peine l’exercice est-il posé que l’œil glisse vers le téléphone, la main tremble de manque, et le couperet tombe : « Je ne sais pas » ou « J’ai pas envie ». Le refus de l'effort est devenu un droit constitutionnel de l'enfance sous l’égide de l’épanouissement. L’épanouissement, ce mot qu’on peine à définir. Est-ce être libre de faire tout ce qu’on désire au détriment des autres pour éviter toutes frustrations ou “traumatismes” ? ou est-ce être un acteur résilient de la société connaissant ses droits et ses limites ?
Voyez le désastre en mathématiques par exemple. On a confondu la vitesse d’un calcul de tête avec l’architecture d’un raisonnement logique. Je ne sais vraiment pas qui a décrété qu’intelligence rimait avec calcul mental rapide. On l’entend bien pourtant, c’est loin d’être le même son, diligence aurait était plus approprié. J’aimerais, néanmoins, lui rappeler qu’une calculette à deux balles calcule plus vite que n'importe quel humain ; mais elle ne sait pas démontrer.
Demandez à un jeune de démontrer géométriquement ou de résoudre des problèmes avec des étapes intermédiaires. Face à la rigueur d'un raisonnement où chaque assertion doit être déduite de la précédente avec la précision d'un scalpel, la pensée contemporaine s'enraye. Construire une preuve géométrique ou démontrer un théorème exige d'habiter l'espace, de manipuler des abstractions pures, de danser avec les chiffres, de tolérer la frustration du cheminement infructueux.
Révolu est l’époque d'Al-khawarizmi ou Euclide. Aujourd’hui, on espère que les gendarmes par leur théorème feront converger l’humanité vers le paradis, alors que les limites ont oublié le sens de la morale au profit d’une course frénétique qui rappelle celle de la bombe atomique.
C'est alors qu'apparaît le sauveur : dixit ChatGPT pour ne citer que la plus grande guele. Cette intelligence dite générative s'avère singulièrement dégénérative pour le cortex préfrontal. Elle crée chez le novice l'illusion d'une compétence immédiate ; cette fameuse bulle du débutant où l'on confond l'acte de consommation intellectuelle avec l'acte de digestion cognitive. L'utilisateur se croit omniscient parce qu'il reçoit des réponses bien rédigées, ignorant qu'il est en train d'atrophier ses propres connexions neuronales.
L'IA est un outil prodigieux pour l'expert qui a déjà fait l'effort de saigner sur sa copie. Cet expert possède la structure mentale, les repères et la culture nécessaires pour évaluer, corriger et maîtriser la machine. Il utilise l'IA comme un levier pour sa propre intelligence. Mais en épargnant cet effort au novice, l'IA l'empêche de jamais acquérir ces structures fondamentales. Nous tarissons la source même de l'expertise humaine pour ne plus produire que des validateurs ignorants, condamnés à croire sur parole les hallucinations d'une machine dont ils ne comprennent pas le raisonnement et qui peut les mener là où elle veut.
A vrai dire, l'expertise même n'est pas un état inné, périssable dorénavant ; elle est le produit d'un long, douloureux et laborieux processus d'essais, d'erreurs et de frustrations. C'est en buttant contre l'obstacle, en éprouvant la résistance de la matière logique, que le cerveau câble ses connexions synaptiques supérieures. Si l'intelligence artificielle court-circuite cette phase ingrate chez les jeunes en éliminant toute friction cognitive, la source même de l'expertise se tarit. Nous assistons à la création d'une génération de novices permanents, incapables de juger la machine qui les assiste, prisonniers d'une bulle de compétence factice où ils confondent la commande d'un résultat avec la maîtrise du processus. Ils commandent le dîner au restaurant de la pensée, persuadés qu'ils savent cuisiner.
Même l'esprit aguerri n'est pas à l'abri de cette dérive. Plus un système automatisé est considéré fiable, moins l'opérateur humain s'exerce à la tâche fondamentale. À terme, sous l'effet de l'économie d'énergie cérébrale ; cette loi universelle du moindre effort qui régit la biologie sans égard pour notre statut ; notre propre capacité à rédiger, à synthétiser et à structurer des pensées complexes sans assistance algorithmique s'atrophie de manière imperceptible. Nous devenons les spectateurs passifs de notre propre démission intellectuelle.
Nous touchons ici au cœur du cauchemar d'Orwell ou plutôt de la dystopie d’Huxley, non pas celui d'une dictature par la force, mais celui d'une dépossession subtile du langage et de la logique par la technique et le consumérisme. Si l'expertise ne peut plus se transmettre parce que l'étape intermédiaire du novice laborieux est supprimée, c’est la chaîne même de transmission intergénérationnelle du savoir qui se brise. Du moins, il ne restera que ce que l’IA a avalé, traité comme un coran immuable. Le risque latent n'est pas que l'IA produise de mauvais textes, mais qu'elle devienne, par notre propre renoncement, le seul dépositaire du style, de la nuance et de la logique. L'humanité aura alors oublié la recette de fabrication de la pensée complexe et critique.
Cette rupture annonce l'effondrement inéluctable du monde académique et de la pensée libre. Si l'école de demain renonce à former des penseurs pour ne plus produire que de simples “validateurs” ; c'est-à-dire remplacés les administrateurs actuelles par des correcteurs de copies d’IA chargés de traquer les hallucinations de la machine ; nous transformons le travail intellectuel en une tâche d'inspection industrielle fastidieuse. Or, personne ne développe une passion pour l'inspection de conformité, mis à part les auditeurs et les bureaux de conseils bien payés. Les esprits brillants déserteront les facultés ; le désintérêt pour les études supérieures et la recherche sera total, laissant la place à une bureaucratie cognitive vouée au culte de la personnalité et de la conformité algorithmique.
Nous voici parvenus au terme de notre trajectoire, contemplant cette splendide catastrophe que nous avons baptisée progrès. Nous avons érigé des machines pour penser à notre place, croyant nous offrir le luxe de la contemplation, pour réaliser trop tard que l'esprit humain ne pense que lorsqu'il y est contraint. Instinct de survie. La liberté cognitive que nous pensions acquérir n'est qu'une servitude volontaire fardée de confort technologique.
Saluons, une fois de plus, la grandeur de nos gouvernements : pour guérir la fièvre nationale, ils ont simplement brisé le thermomètre. Plutôt que de restaurer l'exigence intellectuelle, on abaisse le niveau d'année en année pour distribuer le baccalauréat à la quasi-totalité d'une génération avec des notes dignes du Guinness. On soigne les statistiques officielles pour chanter les louanges d'un niveau culturel utopique. L'école n'enseigne plus la rigueur de l'esprit, elle délivre des titres dont le sens est détruit.
L'ironie atteint son paroxysme quelques années plus tard, lorsque les entreprises découvrent avec stupeur la vacuité de ces diplômes d'apparat. Elles dépensent alors des sommes astronomiques en séminaires et formations pour de jeunes cadres supérieurs. On tente, à prix d'or, d'installer un logiciel logique chez des exécutants dont on a négligé de câbler le processeur durant l'enfance et on se demande pourquoi ça ne fonctionne pas, ou pourquoi on veut remplacer ces pauvres par des intelligences artificielles.
Nous pensions libérer l'homme des tâches ingrates pour lui offrir le loisir de la pensée pure ; nous l'avons simplement libéré de l'obligation de penser. Peut-être est-il temps d'admettre, qu'une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine, et de s'inquiéter de ce que, par peur d'encombrer l'esprit de nos enfants, nous ayons fini par le laisser absolument vide, ou plutôt rempli de Reels et vidéo TikTok.
Pour réveiller les esprits, il nous faudra d'abord avoir le courage de couper le Wi-Fi, le temps de respirer un bon coup et de savoir si on n'a pas accidentellement ouvert la boîte de Pandore ou invoqué les Cavaliers de l’Apocalypse.
Ecrit par Wiam ATFI et aiguisé par Voltaire IA
29 Mai 2026