Maroc, Afrique et Football :
de l’art de lustrer notre pelouse.
C’est un spectacle d’une poésie tout à fait féérique. Dans ce meilleur des mondes où la certitude s’effrite sous le poids de l'inflation et où les promesses électorales se fanent avant même l'aube, il est rassurant de constater que le salut d’une nation tout entière puisse tenir dans la trajectoire parabolique d’une sphère de cuir cousue main. Le Maroc, seul pays africain et arabe en quart de finale, a conquis la sixième place du classement mondial de la FIFA à l’issue de la Coupe du Monde 2026. Sixième, devant les empires fatigués et les républiques déchues. Le peuple exulte, et il a grandement raison de s'enivrer de ce nectar ; car si les calculs du quotidien l'étouffent, la géométrie du terrain le libère.
Le football, dans le Maroc post-Massira, est l’élément phare de la cohésion sociale, un catalyseur de nationalisme et le dernier refuge d'une foi populaire ; de l’économie de la Baraka à la théologie de la Niyya. Dans un monde désenchanté, cette lueur nous permet de rêver et d'espérer battre notre destinée précalculée. Les arènes de béton et d'acier qui bourgeonnent de Tanger à Agadir sont nos nouveaux colisées, et chaque match officiel se mue en une messe d’une incroyable efficacité.
Le peuple, harassé par les exigences matérielles d’une transition économique violente, y suit ses guerriers modernes avec une dévotion presque mystique. Fascinées par leurs gladiateurs millionnaires qui suent pour la patrie, il s'en inspire, s'y projette, y cherche une rédemption collective. Et pendant que la foule s'époumone à célébrer ce nationalisme herbacé, les élites du royaume, barricadées dans le confort feutré des loges VIP, sablent le champagne des grands accords et signent, dans un silence doré, les affaires du siècle.
Le chef d'œuvre est d’autant plus exquis que nous vivons l'ère stérile de la data, des algorithmes prédictifs et de la froideur probabiliste. Mais qu'oppose le génie marocain à la dictature du calcul ? La Niyya. Ce concept fulgurant, à mi-chemin entre la candeur spirituelle, la pensée magique et les histoires des milles et une nuit, érigé en dogme national depuis le miracle qatari de Walid Regragui. Faites confiance, purifiez vos intentions, et l'univers s'alignera pour pousser le ballon au fond des filets. SIR, SIR, SIR !
Le cœur d’une nation a besoin de rites pour ne pas cesser de battre, mais les temples traditionnels ont vu leurs fondations se fissurer. Jadis, c’était les familles qui moulaient leur progéniture à l’aune des normes sociétales tandis que la mosquée dictait le tempo de la morale publique, dispensant une parole de paix, de patience et de cohésion sociale sous l'œil vigilant d'un État soucieux d'ordre. Ce temps-là s'efface. Elles ne rassemblent plus les foules hétéroclites qu’à la faveur de la prière du vendredi ou sous les lumières du Ramadan. Pire encore, l’institution familiale se dissipe en faveur d’un individualisme importé alors que l'institution religieuse peine à concurrencer le vacarme des imams numériques qui, depuis leurs smartphones, distillent sur les réseaux sociaux une rhétorique souvent irrémédiablement biaisée, désespérément radicale et totalement incontrôlable. Face à cette fragmentation sociale et numérique qui menace d'atomiser la jeunesse, le Pouvoir a trouvé sa meilleure contre-attaque sur le rectangle vert.
Le stade a supplanté le minaret. La nouvelle communion nationale se passe d'encens ; elle a l'odeur du gazon fraîchement tondu. Il suffit d'observer le ballet majestueux de nos Lions de l'Atlas : un buteur embrasse le front de sa mère en hijab sous les flashes des agences de presse mondiales, érigeant le respect filial en vertu cardinale de la marocanité. L'équipe se prosterne en une prière collective après chaque victoire, et le récit est scellé. C’est propre. C'est édifiant. Même Diaz, a prestement adopté la chorégraphie lors de ce dernier Mondial, validant son passeport émotionnel aux yeux de la nation. Ce mélange stupéfiant d’authenticité religieuse et de modernité tactique constitue une arme idéologique absolue. Pour parler au peuple, il ne faut plus lui lire des décrets ou des fatwas, il faut lui montrer des fils aimants et des hommes de foi.
Mais ce magnifique vernis craque parfois sous le poids des faiblesses humaines. C'est là toute la beauté du drame. Au moment même où la machinerie étatique déploie l'image d'Épinal du bon garçon pieux, le fantôme de Hakimi resurgit. Il est fascinant d'observer cette complaisance collective : l'on ferme chastement les yeux sur des démêlés judiciaires parisiens peu reluisants qui refont invariablement surface à la veille des grands rendez-vous. Une schizophrénie tolérable. On encense le fils prodigue à Rabat, on ignore l'accusé à Paris. L'infâme s'efface toujours devant un beau tacle glissé, et de toute façon, Paris ne se lasse jamais de procès ni de commérages classés secrets.
Juillet 2026 restera dans les annales politiques du Royaume comme le jour où les masques sont tombés. Le peuple a rejoint Sebta. Fouzi Lekjaa a rejoint le PAM. Grand argentier de l’État, président tutélaire de la Fédération et artisan indiscuté du miracle marocain, il s'est officiellement assis à la table du Parti Authenticité et Modernité. Les sots y ont vu une surprise. Les sages y voient l'aboutissement naturel d'un système politique conçu pour s'adapter à la gravité de la rue.
Lekjaa incarne, par son bilan sportif et sa rigueur budgétaire, l'efficience dont rêve le citoyen écœuré par la médiocrité de ses représentants traditionnels. À travers lui, le Pouvoir semble enfin exaucer le vœu le plus cher du peuple : un leadership à l’image des valeurs prônées par son parti. Son entrée en lice est le rouage central d'un mécanisme bien rôdé : le couteau suisse de la Coupe du Monde 2030 et du dossier sahraoui.
Voyez-vous, pour que l’onction internationale sur le dossier du Sahara soit totale, il nous faut le grand jeu : des élections d’une transparence de cristal et une mobilisation massive, transformant chaque bulletin en un certificat de viabilité démocratique. Un théâtre bien huilé, à moins, bien sûr, que le sort de nos provinces ne soit déjà scellé au détriment de pipelines d’hydrogène vert. Et, pour faire avaler les potions amères des futures réformes de structure, pour justifier la rigueur d'un budget serré à la gorge et l'allocation colossale de milliards vers le béton des stades, il fallait une caution morale. L'aura du football sert d'anesthésiant général. Sous couvert de patriotisme sportif, la résistance sociale est dissoute dans la ferveur de la préparation mondiale. Le peuple ira voter, il chantera dans les gradins ; il oubliera de crier dans la rue.
C'est que le gouvernement marocain, dans sa forme exécutive, est fondamentalement un instrument d'absorption des chocs. Regardez le tragique destin d'Abdelilah Benkirane. Cet orateur flamboyant, mi-prédicateur, mi-tribun ; institué à la veille du printemps arabe, cette période de révolte qui a déstabilisé nos voisins de la Méditerranée. Il s’était persuadé que sa popularité charismatique équivalait à un véritable pouvoir. Il a captivé la foule, justifié l'injustifiable, mis en pièces la caisse de compensation au nom de l'audace réformatrice, avant d'être prestement écarté du grand échiquier lorsque sa capacité de distraction a expiré, vidé de sa substance, congédié avec les égards dus aux serviteurs encombrants.
Aziz Akhannouch, quant à lui, est d'une autre trempe. Il n’a ni la logorrhée de son prédécesseur, ni son besoin névrotique de plaire à la plèbe. C'est le triomphe de la rationalité marchande. Grand maître de l'économie de rente et spécialiste incontesté de la collecte des subventions, il incarne l’oxymore parfait : pour traquer et colmater les failles d’un système économique défaillant, installer à sa tête l’homme qui s’en était le plus grassement nourri. L’actuel chef de gouvernement a rapidement assimilé la grammaire du Pouvoir marocain. Ayant compris que les partis ne sont que des marques interchangeables, il s’est empressé de placer ses fidèles aux leviers stratégiques de l’État, préparant méthodiquement la consolidation de ses intérêts. Et lorsque Lekjaa a officialisé son ralliement au PAM, menaçant l'hégémonie de son propre parti, Akhannouch a feint de s’offenser, dénonçant un “mercato électoral” avec le cynisme tranquille de celui qui sait que, dans ce championnat, l’arbitre appartient toujours au même camp. Reste à savoir quelle équipe il favorisera en Septembre.
Plongeons, si vous le permettez, dans la psyché torturée de ce “blad skizo”, chanson phare des Hoba Hoba en 2009 et une réalité toujours d’actualité une génération plus tard. Que réclame véritablement le peuple marocain ? Du pain ? Le marché en regorge, lourdement subventionné pour maintenir l'illusion de la satiété. Du cake ? Il s'en dévore à foison dans les salons dorés du triangle d'or casablancais. L'État s'enorgueillit de distribuer 500 dirhams d'aides sociales directes aux plus démunis. Une misère. Mais que peut-on acheter avec 500 dirhams lorsque l'inflation, sourde et vicieuse, dévore chaque parcelle de dignité, que la viande rouge plastronne à 130 dirhams le kilo, les légumes à prix d’euros, et que l'informel ronge l'espérance de vie d'une population jetée en pâture à l'imprévu ?
L’HCP, armé de ses lunettes statistiques, s'interroge avec une touchante candeur : pourquoi les Marocains ne ressentent-ils pas les dividendes d'une croissance affichée à 4 % ? Mystère insondable, qu’un petit tour à Hay Moulay Rachid fera vite d’élucider! Faut-il leur rappeler qu'un bon 45 % des salariés officiels agonise au SMIG, sans compter les légions de travailleurs fantômes qui évoluent sous le radar de la décence salariale ? Même la classe moyenne, celle qui est supposée capter les miettes de ce ruissellement magique, n'y trouve plus son compte. Passé un certain seuil de solvabilité, l'argent ne masque plus la laideur du cadre de vie, ni l'angoisse des fins de mois. Dès lors, faute de pain véritable et d'horizon désirable, une partie du peuple choisit le chemin de Sebta et l’autre réclame la Coupe. Peut-être est-il temps d’écouter Hoba et de nous attitrer des psychiatres autres qu’El Otmani?
Pendant ce temps, le Maroc officiel continue de cultiver sa passion pour la grandeur superficielle. Car nous aimons la grandeur. Plus précisément, nous cultivons une passion dévorante pour l'esthétique de la façade. Un mirage qui nous vient de nos frères du moyen-orient. Un post récent se félicitait ainsi de classer le nouvel hôpital universitaire de Rabat comme “le plus haut d’Afrique”. Une vertigineuse obélisque de verre dédiée à la guérison. L'orgueil est sauf. Mais poussons la porte de ce temple : qui, au juste, soignera les malades ? L'architecture soigne l'ego national, mais le terrain est tout autre : nos brillants médecins plient bagage par charrettes, traversant la Méditerranée pour trouver en France, en Allemagne ou ailleurs des salaires décents, du matériel fonctionnel et une Once de considération humaine. Et dans les couloirs de la province que l'on abandonne à leur sort, le patient frémit devant l'indigence du matériel et parfois, face au gouffre intellectuel de certains praticiens de seconde zone ayant obtenu leurs diplômes avec mention copier-coller. Le béton brille au soleil, les morgues débordent dans l'ombre.
L’éducation n'échappe guère à ce triste vaudeville. Les bâtisseurs de l'État organisent des assises somptueuses, rédigent des visions stratégiques jusqu’en 2030, pendant que l’enseignant, clochardisé par un salaire de misère, affronte seul une arène d’élèves. Et quels élèves ! Des esprits captifs, à la mémoire de poisson rouge, rendus hagards par la consommation frénétique d'écrans portables, élevés aux algorithmes de TikTok plutôt qu'aux équations du second degré. Comment leur enseigner la pensée critique ou l'histoire de leur pays quand leur attention ne peut dépasser les sept secondes imposées par l’algorithme de leurs écrans ? L'État construit des infrastructures du premier monde pour une jeunesse que son propre système éducatif maintient dans le tiers-monde.
Reste, au bout du compte, notre insoluble relation au continent. Nous voilà flanqués de notre badge scintillant de sixième nation footballistique au monde, première en Afrique, paradant fièrement devant nos confrères subsahariens. Un hubris délicieux. Mais si nous troquions un instant la table de classement de la FIFA contre celle de l’Indice de Développement Humain, le sourire se figerait net.
Pourquoi n'avons-nous pas l'audace de nous comparer à l'Île Maurice ou aux Seychelles lorsqu'il est question d'alphabétisation de la population et de couverture maladie universelle ? Oui, c’est des pays d’Afrique ne vous déplaise, où l'excellence éducative s'y conjugue à des soins de qualités. Et que dire du Nigeria ? Nous toisons ce géant avec une arrogance désolante, ricanant de son réseau électrique défaillant qui le plongent dans l'obscurité une semaine sur deux. Et pourtant, dans les pénombres capricieuses de Lagos, une ébullition technologique vertigineuse donne naissance à des licornes de la tech et à un réseau de start-ups qui relèguent nos parcs d'innovation au rang d’amateurs. L'un crée la richesse mondiale sous la lueur d'un groupe électrogène, pendant que l'autre peaufine, sous la lumière blafarde des lampadaires LED, son statut d'usine d'assemblage sous-traitante pour une industrie européenne à bout de souffle, dont le seul avantage compétitif est de trouver de la main d’œuvre sous-payé pour concurrencer les robots et automates chinois.
Ce déséquilibre n'est pas sans conséquence diplomatique. Il éclaire violemment les raisons de notre inconfort persistant au sein du giron africain. Nous ne comprenons pas l'amertume du Sénégal, nos anciens frères de sang spirituel, ni l'agacement récurrent de nos pairs de l'Union Africaine face à notre comportement jugé prédateur. Pour percer le mystère de ce rejet, il suffirait de tendre un miroir à la conscience collective. Le drame du Marocain, c'est son effroyable crise identitaire. Par une sorte d'amnésie géographique chronique et un daltonisme culturel obstiné, la rue refuse farouchement d'admettre qu'elle vit sur le sol africain. L'africain, dans l'inconscient collectif populaire, c'est l'Autre. Le subsaharien.
Posez la question dans les rues de Casablanca ou de Fès : se sentent-ils africains ? “Non”, vous répondront-ils avec un sourire gêné. Se sentent-ils maghrébins ? “Non plus”, tant ce concept semble désormais associé à un voisinage stérile et conflictuel. Certains se demandent même pourquoi on ne jouerait pas l’Euro plutôt que la CAN car le Marocain, voyez-vous, se rêve Zmagri. Un passeport rouge qui vient avec une voiture blindé distribuer des offrandes l’été et se plaindre de la corruption et de la cherté ; coincé dans une zone de transit psychologique, incapable de se libérer de son passé colonisé. L'esprit sur les boulevards parisiens, les pieds plantés dans la terre rouge du Tadla, il contemple les côtes andalouses depuis la plage de Tanger et persiste à croire qu'un simple bras de mer est un malentendu de l'histoire. Cette incapacité notoire à habiter son propre continent génère une arrogance diplomatique mal camouflée que le seul vernis de l'idéologie "Sud-Sud" ou de la coopération sportive à la CAF peine à adoucir. On s'affirme africain au rythme des Gnaouas, dans les couloirs des chancelleries et pour ouvrir des filiales bancaires à Dakar ; on s'offusque d'être mis dans le même sac dès que l'on sort de cet état de transe.
En définitive, nous voici installés au cœur de blad schizophrène. Un pays qui érige la fierté nationale à coups de crampons, s’extasiant de la symétrie de ses pelouses hybrides pour éviter de mesurer l'asymétrie béante de ses classes sociales. Nous sommes devenus les orfèvres de la parade. Le lion est nu, mais il porte le plus beau maillot d'Afrique.
Tant que l’équipe gagne, le temps politique est suspendu, la faim est silencieuse et la pauvreté devient presque supportable. Nous continuerons de vibrer pour les exploits de nos Lions, d'invoquer la Niyya à la moindre difficulté et d'admirer la hauteur de nos tours vides. Nous applaudirons l'efficacité de Fouzi Lekjaa tout en sachant pertinemment que les structures réelles de notre quotidien demeurent fragiles et inégalitaires.
Le football est notre miroir le plus fidèle : il nous offre l'illusion d'une grandeur collective que notre réalité sociale nous refuse encore. Mais viendra invariablement le jour où les projecteurs du stade Moulay Abdellah s'éteindront, où les clameurs de la finale de 2030 se perdront dans la nuit de la capitale, et où la foule, ivre de fatigue et désabusée de victoires, reprendra le chemin de ses réalités décharnées. Reste à savoir combien de temps un peuple peut vivre de rêves sportifs avant que le réveil de la réalité ne vienne siffler le début des tirs aux but.
Car au-delà des exploits apparents, il faudra bien cesser de lustrer la pelouse pour, enfin, cultiver notre jardin. Nulle architecture de béton, si monumentale soit-elle, ne pourra sauver une récolte dont la semence est majoritairement viciée. Ni la tactique en losange, ni le baiser au front, ni les promesses d'un technocrate ne nous épargneront ce face-à-face avec nous même.
Le match touche à sa fin, le score est vain, mais on regarde les cieux, on invoque Dieu ... et les mains liées, ndirou Niyya !
Ecrit par Wiam ATFI et aiguisé par Voltaire IA
31 Juillet 2026